Jacques BraunsteinDémarche Artistique

Porter témoignage et préserver une mémoire

Les nœuds sur les cordelettes, l’emprisonnement du mal

« Pouvais-je faire abstraction de l’écoute :
– C’était comme si des millions de voix, auxquelles il s’en ajoutait chaque jour, murmuraient : « Tu feras cela en mémoire de moi, de moi, de moi, de… »

J’avais envisagé de consacrer une minute de silence à chacune des âmes sacrifiées en holocauste, soit symboliquement 6 millions. J’aurais été muet, jour et nuit pendant 13 ans. Folie !
Tresser des noeuds sur des cordelettes, à la manière du quipu, un système de comptage propre aux Incas, m’apparaissait plus réaliste. (Les traités de sorcellerie nous apprennent que chaque noeud emprisonne un diable). Ils étaient nombreux ces diables nazis qui avaient décrété « La Solution Finale » et leurs suppôts, adhérents au parti, qui accomplissaient avec zèle les atrocités.
Pendant 40 ans (le temps du peuple juif au Désert), j’ai noué des noeuds, comme d’autres salent de sel des offrandes, des dizaines de noeuds, des milliers, des millions, par lesquels je pensais éliminer LE MAL.
La sagesse de la kabbale nous enseigne qu’une idée qui ne débouche pas sur une réalisation matérielle est une idée stérile…
Débordé, comme l’Apprenti Sorcier, par l’ambition et la démesure de la tâche, j’ai tenté, par la création d’objets symboles associés à mes cordelettes, d’exorciser toutes les violences, toutes les cruautés, toutes les injustices, toutes les humiliations, toutes les intolérances qui font la honte de l’humanité.
Le coeur de mon oeuvre est un lieu de réflexion.
Les noeuds sur mes cordelettes ne sont pas disposés de façon aléatoire, je me suis fixé des contraintes, selon un système de progression mathématique basé sur une symbolique numérologique. J’ai vraisemblablement effectué 10 millions de ces noeuds à ce jour et… cependant… perdure le mal que des humains infligent à d’autres humains.
Dans le même temps, je réalisais des figurines, partant de poupées, que je momifiais, les enrobant de bandelettes de tissu de lin autour desquelles je ficelais mes cordelettes. Des centaines de ces momies que je plaçais, rassemblées, en situation… Symboliquement elles figuraient des Esprits de victimes de la barbarie nazie. Alignées ou en colonnes, anonymes ou identifiées, en spirales (infernales), réunies pour une danse des morts, je concentrais mon art dans l’évocation de l’holocauste.
J’ai réalisé des simulacres de corps d’enfants entourés de lambeaux de vêtements, comme sortis d’une fosse commune de sinistre mémoire. J’ai présenté des personnages crucifiés, suspendus, mutilés, en souffrance.
Aucune de ces représentations ne possède un visage humain, je ne fais, à travers mon oeuvre, que suggérer, et créer ainsi une sorte de magie, une vision pathétique qui appelle la réflexion, conduit à la méditation, à la spiritualité.

La pierre, miroir de l’âme

La pierre devient mon matériau essentiel. Elle me semble le matériau le plus approprié, présentement, au mode d’expression qui définit et détermine ma recherche. Par sa texture, par ses aspects, elle est porteuse des fondements de la souffrance endurée par tous les éléments qui constituent la terre et, en particulier, celle de l’espèce humaine.

Elle est significative de son image quand sa forme présente et symbolise les stigmates de l’humanité en souffrance : face déformée, grimaçante, ravinée, recroquevillée, frippée, tachetée… Mais les pierres ne sont pas mortes éternellement. C’est pourquoi j’interviens sur certaines, recherchées et choisies quand une communication s’établit entre nous, pour leur insuffler la vie. Je leur dessine un regard et elle voient ; je les pare de cordelettes nouées, de fibres textiles, et elles me parlent… Je leur donne une forme nouvelle, une fonction, un sens spécifique. Elle deviennent complices de mes obsessions, de mes fantasmes, elles partagent mes fantômes… Elles sont prêtes à dialoguer avec le spectateur… Traces solides, repères hiératiques, immuables, elles scellent et pérennisent un travail éphémère, expérimental, lui ôtant le caractère trop approximatif de son expression jamais en parfaite corrélation avec la volonté originelle de l’artiste quant à l’oeuvre ».

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